
Il n'aura échappé à personne que nous sommes actuellement en pleine campagne pour les élections régionales. L'une des formations politiques en présence n'a pas trouvé meilleur slogan, pour résumer son programme, que celui-ci : « Une bonne gauche contre la droite ! »... Je vous laisse méditer toute la nuance et le fond qui sous-tendent cette proposition. Et on est en droit de supposer que, vu le positionnement de sa première secrétaire, le parti à la rose n'est pas loin de penser de même en coulisse. Il s'en faudrait de peu que l'adversaire visé ne réplique avec une tout aussi subtile bonne droite contre la gauche...
Imaginez maintenant un ring de boxe. Non pas un ring de championnat – propre et fastueux, éclairé comme en plein jour – mais un vieux ring plutôt miteux, déglingué même, baignant dans une ambiance franchement glauque. Sur le ring, vous avez les vedettes. Des années qu'elles sont là, qu'elles règnent sans partage sur la compétition. Le match en est même devenu fade : l'issue est tellement prévisible ! Les mêmes attaques sont répétées – parfois agrémentées d'un petit coup bas pour pimenter le jeu – sans qu'il n'y ait plus aucune volonté d'innover. Ce combat est vain. Et même destructeur : incessant, il a peu à peu détruit le ring sur lequel il a pris place, distendu les ficelles, fait sauté quelques planches.
Tout autour, il y a peu de spectateurs, presque uniquement des habitués. Ils suivent leur champion depuis des lustres, de victoire en échec et de défaite en triomphe. Des gens qui, somme toute, croient moins en leur propre action que dans le spectacle, figé depuis des lustres, auquel ils assistent. Perdu qu'ils sont dans la contemplation du match, ils n'envisagent même pas l'état de délabrement de l'arène, ils ne voient plus les places vides tout autour d'eux. Ils n'imaginent surtout pas de rafistoler un tant soit peu ce barnum qui s'effondre.
Au pied du ring, il y a aussi d'autres personnes. D'autres acteurs, hors des projecteurs, que l'ombre empêche de bien voir. La difficulté à les distinguer les rends même un peu effrayants aux yeux des autres spectateurs. Ceux-là, pourtant, ne sont pas à craindre, bien au contraire. Ce sont eux qui tentent, bon gré, mal gré, de réparer ce qui peut l'être, avec leurs faibles moyens. Ce sont eux qui colmatent les brêches, faute de mieux. Ce sont eux aussi qui essaient de faire revenir les spectateurs qui désertent, qui veulent leur prouver qu'il est encore possible de faire bouger les choses, pourvu qu'on s'y mette tous ensemble et de bon coeur. Mais l'abattement, et parfois même l'aigreur, devant cet état de fait accompli sans l'assentiment de ces déçus, est bien souvent trop fort.
Il n'y aura pas de plus grand vainqueur, dans ces élections, que l'abstention. Il n'y aura pas de plus grande défaite que pour la démocratie et les valeurs de notre République. Et le pire, dans cette histoire, sera que ses principaux acteurs auront eux-même causé sa perte. Au déni de tous les principes auxquels ils affirmaient avoir adhéré. La cause de ce reniement ? Le conservatisme, qui naît nécessairement de l'attachement à une conception du monde figée, quand il s'agirait de créer et d'innover, non plus sur la base d'idéologies rigides et périssables, mais en partant de valeurs immuables. Les vieux partis politiques n'ont pas su tirer les leçons de la Guerre froide qui, pendant plus de 40 ans, a vu s'affronter deux idéologies dans un total manichéisme, et ce au risque constant de la destruction du monde. C'est ce que nous voyons aujourd'hui, toutes proportions gardées, sur la scène politique française.
Attendront-ils, ces dinosaures, la météorite qui les fera disparaître, pour comprendre ce qui se passe ? La regarderont-ils, d'un air stupide et béat, s'abattre devant eux sans même réagir ? Car cette destruction viendra, qu'elle qu'en soit la forme. S'agira-t-il d'une lente déliquescence de l'appareil démocratique, par le délitement de l'intérêt des citoyens ? S'agira-t-il – plus grave – du détournement volontaire de ce radeau de la méduse, au profit quelques personnes mal intentionnées ? Nul ne peut le savoir, à part que ce jour viendra... à moins de réagir.
Le fatalisme n'est pas une solution. La résignation n'amènera que le renouvellement de ce qui se fait actuellement. C'est d'optimisme et d'espoir, dont la France a besoin. L'espoir que l'avenir de notre pays puisse se construire ensemble, et non pas dans le chacun pour soit. Cet espoir, vous ne le trouverez plus auprès des vedettes de la politiques, perdues dans des élucubrations idéologiques creuses, ou dans des polémiques viles et stériles. Cet espoir est porté par tous ceux qui, dans l'ombre, oeuvrent avec sincérité et conviction au renouvellement de la politique française.
Imaginons que, au lieu de nous réunir dans cette salle de boxe en ruine, nous nous installions tous autour d'une table. Sans tenir compte des étiquettes politiques, sans aucune hiérarchie ; autour d'une table ronde, sans gauche ni droite. Et nous inviterions les anciens spectateurs de l'ersatz de combat, et tous les déçus également, à venir assister, écouter et débattre avec nous. Autour de cette table, nous discuterions tous ensemble des grand enjeux du présent et de l'avenir de notre pays ; nous proposerions un futur à construire, non pas les uns contre les autres, mais les uns avec les autres. C'est ce que le MoDem revendique depuis sa création, et ne cessera de marteler.
Ridicule ? Irréaliste ? Utopique ? (J'entends d'ici les réactions suscitées par cette proposition de refonte de la pratique politique.) Non, rien de tout cela. Tout simplement l'objectif fondamental de la République française. Les États généraux de 1789 n'ont pas été réunis, initialement, pour que ses membres s'étripent mutuellement. Il s'agissait au départ de trouver des solutions aux grands problèmes qui accablaient alors le pays. Les remarques de chacun, à-travers les cahiers de doléances, devaient être prises en compte. Il s'agissait bien là de construire ensemble, et non de tout détruire.
C'est l'absence de dialogue, le refus général de chercher à comprendre l'autre, qui ont mené à l'échec de cette réunion et aux conséquences que l'ont sait. Les premiers pas de notre République se sont fait dans la douleur. La vie politique française actuelle souffre d'un mal comparable : en s'enfermant dans des segmentation abstraites, artificielles, on ne prend plus la peine de s'interroger sur l'autre, on n'essaie plus de dialoguer, afin de le comprendre ; on refuse ce qui n'est pas comme soit. Au final, la Révolution répond bien à sa définition : retour à la case « départ » ; répétition des erreurs du passé. La position de Mme Aubry (« Nous discuterons avec le MoDem s'il nous prouve qu'il est à gauche ») est symptomatique de ce retour aux sources, et révélatrice du climat actuel : si tu n'es pas comme moi, c'est que tu es contre moi. Faux, archifaux ! Tout au contraire, faudrait-il voir les choses ainsi : si tu n'es pas comme moi, voyons sur quoi nous divergeons, et sur quoi nous pouvons nous entendre.
Le principal enjeu de cette élection n'est pas, quoi qu'en disent les grand partis, celui de l'alternance ou de la lutte contre le système sarkozyste (auquel, nous démocrates, nous nous opposons). Le principal enjeu est, avant tout, celui de la pratique politique, et se résume à cette question : voulons-nous perpétuer une méthode qui a vécu, qui est même obsolète ; ou voulons-nous construire une nouvelle façon de faire de la politique, afin de ramener notre pays sur le chemin de la démocratie, dont il s'éloigne chaque jour de plus en plus ?
Réfléchissez à cela en allant voter dimanche, n'ayez pas peur de vous émanciper des cadres artificiels qu'on cherche à nous imposer, contre notre bien. Osez imaginer pour la France un avenir qui ne soit pas déjà écrit, un avenir qui se jouera à chaque élection et dans un débat constructif. Osez faire confiance à ceux qui vous proposent le changement vers le mieux, au lieu du pareil vers le pire. Osez le MoDem.
Benoît Rousset